Depuis Janvier 2014

SPEAP - école des arts politiques

Fondée par Bruno Latour

Encadrée par : Valérie Pihet, directrice, Antoine Hennion, Sébastien Thiery, Jean-michel Frodon, Simon Ripoll-Hurier, Myriam Lefkowitz, Franck Leibovici

Depuis janvier, 3 étudiants du master SPEAP, "Sciences politiques expérimentation Art et politiques de Paris ont été détachés en vue d'approfondir le sujet de l'Université Foraine à Rennes par le biais de l'investigation au sein du projet.

Au mois de juin, Gwenola drillet, Grégory Jérome et Gwenaelle Petit-Pierre restitueront leur travaux dans le cadre d'une rencontre publique de l'Université Foraine.

Extrait du Manifeste Compositioniste de Bruno Latour

[...]

La politique, ce que l’on appelle régulièrement de ce nom, s’est un peu trop simplifiée la tâche. Il y aurait des gens qui connaissent d’avance de quoi se compose le monde commun, et il suffirait de le faire advenir en éliminant peu à peu tout ce qui nous sépare, tout ce qui nous désaccorde. [...] On saurait ce qu’il en est du monde, et il suffirait de le révéler. La politique serait une science: science du monde commun déjà présent qu’il faudrait simplement faire advenir en luttant contre tous les désaccords superficiels de ceux qui ne comprennent pas qu’ils sont déjà profondémment accordés. Accordés par les lois de l’économie; les lois de la biologie; les lois de la nature; les lois de la morale; les lois de la religion révélée (celle-là et pas une autre); les lois de la discussion rationnelle; les lois de la politique-les lois, les dures lois de la politique. Mais en tout cas, il y aurait des lois.

[...]

Evidemment cela ne marche pas, puisqu’il y a autant de lois, autant de sciences, autant de mondes communs déjà là qu’il y a de métaphysique en marche de par le monde. La politique n’est pas une science, ne pourra jamais l’être, quelque nom qu’on lui donne est à quelque science que l’on se vous. C’est un art, ou plutôt des arts, ce qu’on appelle justement les arts politiques. Les arts par lesquels on cherche à composer progressivement le monde commun. Le monde commun est à composer, tout est là.

[...]

Les arts politiques doivent hésiter, tâtonner, expérimenter, reprendre, toujours recommencer, rafraîchir continûment leur travail de composition.

Chaque sujet de préoccupation, chaque affaire, chaque objet, chaque chose, chaque «issue», chaque concernement: il va falloir recommencer. Il n’y a rien qu’on puisse transporter tel quel d’une situation à l’autre; à chaque fois, il va falloir ajuster et pas appliquer, découvrir et pas déduire, spécifier et pas normer, décrire-avant tout décrire. Ce sont des arts justement, des artifices, des astuces, des compétences, des artisanats, des pratiques-pas des sciences. Les arts politiques sont aussi loin de la science (politiques) que des arts. Et plus loin encore de ce qu’on appelle l’art public.

[...]

Il y a un monde, un plurivers à composer, et nous avons pour l’affronter trois ou quatre passions, deux ou trois réactions, cinq ou six sentiments automatiques, quelques indignations, un tout petit nombre de réflexes conditionnés, quelques attitudes bien pensantes, une poignets de critiques toutes faites. D’un côté une multitude, de l’autre quatre ou cinq concepts. Et l’on voudrait composer le premier avec les seconds! Sans enquête et sans oeuvre - sans oeuvre à nouveau, sans tout reprendre à nouveaux frais, alors qu’il n’y a aucun autre moyen de composer le monde commun, nous le savons bien, qu’en le recomposant, qu’en reprenant depuis le début le mouvement de composition.

Extrait // Etape de travail par Grégory Jérôme

un début d'expérience : parce qu'une expérience vaut toujours mieux que rien

et un petit texte, jeté comme ça, une entrée en matière..... G.J.

http://www.dailymotion.com/video/x1zddn1_projet-universite-foraine-2014-rennes_creation

Si l’université foraine naît de la volonté de créer les conditions d’une rénovation urbaine d’initiative populaire, elle ne peut la penser qu’au travers du faire. Le faire ici s’oppose à ce qui n’apparaît rien moins que comme un empêcheur : normes, réglementations, interdictions,…au motif le plus souvent de sécurité des personnes et des biens. En matière de hiérarchie des normes, les codes sont bien moins puissants ou contraignants que ne le sont, en réalité, les textes constitutionnels. Entre ces deux pôles peuvent se conduire des expérimentations. De quelles solutions juridiques pourrait-il bien être question ? Qu’est-ce qui empêche d’expérimenter dans la perspective de l’occupation du bâtiment Pasteur ? Est-il possible par exemple, comme le permet le code de l’éducation, de s’appuyer sur ce qu’on appelle des franchises universitaires ? (article L712-2 du code de l’éducation)

Nous est-il possible, encore, de faire l’expérience d’un bâtiment ou préfère-t-on laisser ce soin à l’appareil photographique ? nous sermonne Giorgio Agamben.

A l’origine, il y a une relation, faite de collaborations, d’expériences, architecturales puis amicales, d’estime réciproque ; elles ont eu lieu juste à côté de Rennes, à Saint-Jacques-de-la-Lande, de l’autre côté de la Rocade ouest, au temps, pas si éloigné, où Daniel Delaveau était maire de la commune ; c’était avant de devenir maire de Rennes et président de la métropole.

Au départ, il y a des bâtiments ou des sites délaissés dans une ville qui, semble-t-il, en comporte un certain nombre. Délaissés, inoccupés du fait du déplacement de certaines fonctions en périphérie de la ville. Ainsi en va-t-il de l’université, déplacée depuis le début des années 60 sur différents sites éloignés du centre, Villejean et Beaulieu. Situation que Rennes partage avec d’autres villes universitaires (Bordeaux, Toulouse,…), laissant ainsi en ville des bâtiments partiellement ou totalement inoccupés.

Au début, il y a une envie qui devrait être partagée et plébiscitée par la génération qui vient – les outsiders par opposition aux insiders - mais qui, plutôt que d’être portée par elle, nous est en quelque sorte soufflée à l’oreille, instillée par quelqu’un en train de passer la main. Cette envie, c’est celle de repenser notre rapport aux espaces et singulièrement aux espaces délaissés, aux savoirs et à leur transmission, à l’institution aussi. Repenser la place assignée aux personnes et aux choses, c’est une pensée en mouvement, une pensée foraine. Une chose qui devient possible parce qu’on en aurait l’envie et le désir.

Au départ, il y a un contexte de crise, économique, politique, écologique. Une époque de grands bouleversements que rien paradoxalement ne semble devoir pousser à l’expérimentation, même si tout montre à l’évidence que non seulement ça ne marche pas, mais pire, qu’en continuant dans cette voie, nous ne faisons que préparer la catastrophe. C’est la fin d’un système et celui qui vient tarde à apparaître.

Rennes - Avril 2012, à l’occasion d’une visite à laquelle prennent part Bouchain, Dromesko, et des élus, la carte de ces sites en attente de destination est dressée : la fulminaterie, la brasserie Kronenbourg, le site Savary, les magasins généraux, les galeries du théâtre, le Palais Pasteur et le Moulin d’Apigné.

Au départ, il y a une ville avec ses acteurs culturels établis, ses friches devenues pérennes, ses festivals qui rythment la vie de la métropole, ses équipements, ses squats aussi, devenus au fil des années, des espaces qui font partie intégrante du paysage culturel. Et cet épanchement hebdomadaire d’une partie de la communauté étudiante qui envahit la Place Sainte Anne, la rue Saint Michel et la Place des Lices, au pied de la halle jusqu’aux abords du canal Saint Martin. Tous les ans, comme un rituel, on vient solliciter le soutien et le concours de la puissance publique. Tous les ans, on inscrit le débordement temporaire, le retournement des lieux et des fonctions, dans le cadre d’une politique d’animation culturelle. Avant que la ville reprenne le cours normal des choses. Ainsi la capitale bretonne est-elle rythmée de manifestations qui déplacent un public nombreux et qui prennent leur quartier, qui dans un ancien couvent en attente d’affectation, un parc, un bâtiment en cours de rénovation, des prairies avant transformation. Ils participent en quelque sorte d’une reconversion symbolique en cours.

Et il y a des mobilisations qui se veulent généralement feutrées et qui apparaissent ici et là à l’occasion d’un début de chantier, de la démolition d’un bâtiment, de l’annonce du début de l’aménagement d’un quartier, de l’emmurement de maisons ayant fait l’objet d’une expropriation et en attente d’être rasées. Il en est ainsi de la disparition de la Maison du Peuple et d’un certain nombre d’autres édifices. Parce qu’il faut dire que la ville s’étend ou, plus justement, se densifie. Tours, R+4, R+5, dalles, espaces et mobiliers publics, crèches... Les services de la collectivité se mettent en ordre de marche pour assurer la construction de logements et d’équipements qui permettront à la métropole de s’inscrire dans le peloton des grandes capitales. 10 000 habitants attendus à la Courrouze, 4000 Plaine de Beaud, 40 000 à Via Silva ; un nouvel espace vert en lieu et place des prairies Saint Martin, de nouvelles installations universitaires à Villejean pour faire face à l’arrivée de 10 000 nouveaux étudiants.

C’est la vie d’une ville en somme. Une ville dont on peut deviner la silhouette et l’étendue depuis les Horizons, ces tours construites par Maillols et qui ont accueilli un célèbre écrivain, Milan Kundera, auteur notamment du Livre du rire et de l’oubli. C’était en 1975, quelques années seulement après un célèbre printemps. Le printemps qui n’est décidément pas que la saison des fleurs.

C’est donc au milieu de cette partition qu’arrive le projet initié par Patrick Bouchain, porté par l’association Notre Atelier Commun et animé par l’architecte Sophie Ricard, l’université foraine. Un projet, qui contrairement à l’environnement dans lequel il prend pied, prône l’indéterminé, le réversible, le flexible, le provisoire, le non programme, l’incertain, l’aventure en somme. Difficile en effet dans ces conditions de le lier aux projets pilotés ou orchestrés par la ville et la métropole. Parce qu’en effet, à l’instant où on croit l’avoir compris, il échappe, versatile…

C’est dans ce paisible ordonnancement, quiétude toute provinciale, qu’arrive Bouchain le forain. Il tient sa liberté de son extériorité. Il bénéficie d’une autorité acquise ailleurs. Il incarne la fête, le retournement, le jeu avec les normes, la séduction et le vertige. Bouchain pourrait être un bourgeois forain ; cet avantage de ne pas avoir à résider dans la ville pour bénéficier des privilèges réservés aux résidents. Conférer la bourgeoisie foraine c'était pour les villes, la capacité d'étendre leur juridiction donc leur pouvoir. Il pourrait également incarner ce juge qui, pour ainsi dire à découvert, donne ses audiences à une portée de canon de chez lui, dans une autre juridiction (Une audience foraine est une audience qui, contrairement au principe qui veut que les audiences d'un tribunal, d'une cour ou d'un juge se déroulent dans les palais de justice, sur ordonnance, se tiennent hors des murs du palais de justice et dans une autre commune que celle où siège la juridiction). Il débarque là en tout cas, à quelques milles du port, en mouillage forain, soumis aux vagues et au vent du large.

Cette posture, cette flibusterie qu’incarne la méthode et la personne de Bouchain, pour ceux-là même qui entreprennent de construire l’imaginaire symbolique de cette ville, met au jour les contradictions dans lesquelles ils sont pris, le paradoxe de leur aspiration au changement et en même temps de leur attachement à l’éternel retour du même : « si nous voulons que tout reste tel que c’est, il faut que tout change. » disait un prince qui savait sa fin approcher. Ils se voudraient forains, on les retrouve casaniers ; poil à gratter, ils sont amuseurs publics ; on les surprend à fabriquer des cabanes pour une manifestation festive, dans le même temps ils s’emploient à construire une forteresse.

Tout se passe comme si, et ce sans qu’ils aient eu à se concerter, un ensemble d’acteurs avaient établi un cordon de sécurité autour de l’université foraine. Epiant ses faits et gestes, reprenant à leur compte ses principes d’action, ses concepts comme ses références, mais comme des formes vides, des invocations au retournement qui s’épuisent dans leur évocation. Ils ont pour eux d’être de là, natifs de Rennes. Ils sont imaginatifs autant qu’ils sont dociles.

Pénétrer dans le bâtiment Pasteur, c’est s’apprêter à découvrir la machine rennaise nous a-t-on soufflé. Si au travers de sa majesté toute tranquille c’est plus d’un siècle qui semble nous contempler, ses murs comme ses couloirs, ses marches comme ses placards, ses salles des fantômes ont bien des choses à nous dire. A l’image de cette statuette en or d’Harpocrate qui figurait dans la collection de Robien et dont il est dit que, représenté comme un enfant nu, un doigt devant la bouche, il commandait aux initiés de garder le silence sur les profonds mystères qu'on leur avait révélés.

A Pasteur, les bouches sont ouvertes. Mais nous avons décidé de faire parler les murs.

Grégory Jérôme

Sciences-po Paris - Les Arts Politiques